Elvis Costello – Get Happy!! (1980)
ou comment faire danser la parano
À première vue, Get Happy!! est un disque joyeux. Le
titre l’ordonne même, avec ses deux points d’exclamation hystériques : sois
heureux, et vite. À l’écoute, pourtant, on comprend rapidement que ce
bonheur est un concept douteux, sous surveillance, presque menaçant. Elvis
Costello n’a jamais été aussi nerveux, aussi compressé, aussi tendu dans un
costume trop étroit.
On est en 1980. Le punk est déjà rangé au grenier, la new
wave s’installe, et Costello décide de regarder encore plus loin en arrière :
la soul Stax, Otis Redding, Sam & Dave, Booker T., mais passés à la
moulinette britannique, blanche, sarcastique et méfiante. Le résultat n’est pas
un hommage chaleureux : c’est une soul sous anxiolytiques, jouée à toute
vitesse, comme si chaque chanson risquait de s’effondrer si elle dépassait les
2 minutes 30.
Les Attractions sont au sommet de leur art. Steve Nieve
plaque ses accords comme un homme pressé de fuir, Bruce Thomas joue des lignes
de basse bondissantes mais jamais rassurantes, Pete Thomas cogne sec, sans
swing inutile. Tout est serré, anguleux, presque brutal. Pas de
respiration. Pas de ballade. Pas de pause clope.
Costello, lui, crache ses textes comme des diagnostics :
amour malade, parano conjugale, jalousie, désillusion, culpabilité. Il chante
la soul comme on rédige un rapport d’autopsie. Le disque est rempli de
personnages qui veulent être heureux mais n’y arrivent pas, ou trop tard, ou au
mauvais endroit. Le groove existe, mais il sert à masquer l’angoisse, jamais à
la résoudre.
Ce qui frappe surtout, c’est la densité. Vingt
chansons. Aucune intro inutile. Aucun remplissage. Get Happy!! est un
disque qui déboule, sature l’espace et repart avant qu’on ait eu le temps de se
demander si on allait bien. C’est une playlist avant l’heure, mais cohérente,
obsessionnelle, presque maniaque.
Et contrairement à beaucoup de disques “hommages”, Get
Happy!! ne sonne jamais rétro. Il sonne urgent. Comme si Costello
avait compris avant les autres que la nostalgie est un piège, et qu’il fallait
la jouer vite, très vite, avant qu’elle ne devienne confortable.
Un faux disque joyeux, donc.
Mais un vrai grand disque.
Quelques titres à écouter (et réécouter) sur YouTube
- I
Can’t Stand Up for Falling Down
La soul revue par un homme qui glisse en permanence. Chef-d’œuvre de nervosité. - High
Fidelity
Costello règle ses comptes avec les infidèles sur un rythme qui donne envie de danser… seul. - New
Amsterdam
La seule respiration du disque. Gueule de bois, regrets, et piano ivre. - Love
for Tender
Exemple parfait de groove qui sourit pendant que les paroles saignent. - Riot
Act
Tout est dans le titre : court, sec, ironique, implacable.
Get Happy!! n’est pas un disque feel good.
C’est un disque pour gens qui sourient en serrant les dents.
Et c’est pour ça qu’il est indispensable.

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